"Sur les routes avec le peuple de France, 12 juin - 29 juin 1940", Marguerite Bloch

On garde à l'esprit, après ce récit rapide de Marguerite Bloch, en guise de fil à suivre, et d'inquiétude, ce qu’un exode intérieur serait sur les routes droites et les autostrades de France, maintenant qu’à l’entame du troisième millénaire l’on sait pour l’effondrement qui vient ; ce que fuir serait, s'il fallait échapper à un risque majeur, à une pénurie, à la famine (plus qu'à d'hypothétiques envahisseurs, métallurgistes d’outre-Rhin, cornemuseurs d’outre-Manche), ce à quoi ça ressemblerait d'aller de la moindre des très grandes villes vers le refuge supposé d'une province inférieure ; de la difficulté que ce serait, pour les uns réunis en famille, pour les autres en bande organisée, d’échapper les uns aux autres à la faveur du chaos d’une longue marche qui ne serait plus de randonnée ou de santé --- chimiothérapie verte du dimanche au cœur des parcs et jardins floraux ; à ne plus pouvoir emprunter le chemin de traverse, creux, vicinal, ni l'antique voie pavée à charrettes, pour cette raison qu’ils ont disparu sous vingt centimètres renouvelés d’asphalte, de ronds-points d’architecte, de zones circulaires à pavillons, mangés par les hectares à céréales, effacés, arasés, moins les haies ; puis, encore de quêter chaque soir une étape où dormir, plutôt que sur les vastes aires de repos malfamées, ou dans la périphérie d'entrepôts des gros bourgs trop modernes ; surtout, à ne pas pouvoir trouver cette ferme à granges, paillers, volailles, pain chaud de la maison, fromages, lait pour les enfants, le puits à margelle pour se laver, se nettoyer à la pompe, sur le modèle de 1940, comme il s’en faisait partout au kilomètre carré, de cette masure idéale tenue par des paysans ébahis, bras ouverts et chrétiens ; puis, aussi, ce que serait l’issue, après avoir atteint au but, dans un recoin ou un ici intacts qui sur la carte se mesurent à l’ongle, où et comment manger, sinon par le vol à ses périls dans un bétail de propriétaire, dans des économies de survie qui, peut-être, avaient été déjà comptées ; à espérer quelque entraide, si l’on croit aux fables. Puis, dans ce ramas de nuisances modernes, il y a le boire, lors que la chimie d’amélioration des sols a vinaigré le ru, la flaque, la mare, que la population en croissance de la ville moyenne a compissé sa rivière des résidus de ses psychotropes, de ses contraceptifs, de sa cocaïne, quand les industries lourdes ont conchié les fleuves et leurs estuaires, etc. On pense, à lire le très-éclairant « Sur les routes avec le peuple de France, 12 juin – 29 juin 1940 », [Marguerite Bloch, Éditions Claire Paulhan , 190 pages, 2010], qu’il nous faudrait désormais, en plus d'une sérieuse carte d'état-major, un manuel de survie, un couteau fiable et toute la trousse des premiers secours.

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